Mode taille plus : le rêve inachevé de 2016

La dernière tendance sur les réseaux sociaux est de ramener de l’avant des souvenirs de soi en 2016. Dans cette perspective, rappelons-nous qu’à cette période, on (p)ressentait un certain engouement de l’industrie devant la création d’une mode taille plus accessible et pérenne. Dix ans après ce frémissement d’espoir, force est de constater qu’il s’agissait d’une (autre) tendance qui n’a pas duré.

Si elles ont foulé les passerelles de certaines des semaines de la mode les plus prestigieuses, les mannequins taille plus ont désormais repris le chemin de l’ombre. Après avoir effectué une percée maladroite en magasins, les tailles 2X et plus de la marque américaine Old Navy sont retournées dans le placard (c’est-à-dire qu’elles sont uniquement disponibles en ligne). Les boutiques Forever XXI (dont certaines succursales offraient une section taille plus) et Addition-Elle ont fermé leurs portes en 2019 et 2020. L’Aubainerie a lancé – et abandonné presque aussi vite – sa collection destinée aux femmes grosses à la même période.

Encore plus récemment, en juin 2025, la chaîne américaine Torrid (qui a également des boutiques au Canada) a annoncé la fermeture de 180 de ses points de vente. Toujours aux États-Unis (mais généralement disponible en ligne pour les Canadiennes), on ne compte plus les Wray, Loft, Monif C, Premme, Alpine Parrot, Rue 107, Ashley Stewart, Arula qui sont passées à la trappe dans ce qu’on peut qualifier d’hécatombe du plus-size.

Difficile de croire qu’il y a 10 ans à peine, au début 2016, on célébrait une victoire symbolique pour la diversité corporelle. Rappelez-vous du sentiment d’accomplissement suscité par l’annonce que la mannequin taille plus Ashley Graham serait à l’honneur sur l’une des trois versions de la couverture de la légendaire édition maillots du magazine Sports Illustrated...

Aujourd’hui, c’est presque l’impression comme si ça n’était jamais arrivé. Ou alors on dirait que ça fait « un siècle, une éternité », comme dirait Joe Dassin dans son Été indien

Une industrie imparfaite, mais existante

Même s’il était mieux qu’à l’heure actuelle, le monde des marques et de la mode taille plus était encore loin d’être idéal en 2016. On se rappelle le manque flagrant de variété des silhouettes, l’utilisation de prothèses rembourrées par les mannequins pour avoir les courbes « là où il le faut », sans oublier les nombreuses marques qui ont surfé la tendance en se vantant d’inclusion, mais sans jamais aller au-delà de la taille XXL. Bien que profondément imparfaite et teintée par les « standards de beauté », cette période de la mode taille plus demeurait encore mille fois plus riche et foisonnante que maintenant.

Le retour du skinny chic

Selon Emily Roy, blogueuse et influenceuse mode depuis 2013, ça ne va pas très bien dans la mode plus-size. « C’est clair qu’on est en train de faire marche arrière. Le skinny chic is back; les cycles de mode reviennent et repartent. On le voit dans le nombre de boutiques tailles régulières qui avaient commencé à vendre du taille plus et qui, soudainement, ont fait disparaître ces options grandes tailles. »

Aussi connue sur les réseaux sociaux sous le nom Emy Needs A Raincoat sur Instagram et TikTok, la créatrice mode taille plus résume bien le sentiment partagé par beaucoup de femmes. « Déjà que nos options sont limitées en tant que taille plus, ce retour en arrière décourage. On ne peut quand même pas arrêter de s’habiller! »

Des effets réels

En juillet dernier, le magazine Forbes publiait un texte qui explique les conséquences psychologiques de l’effondrement de la mode taille plus (en anglais seulement). On y avance que les personnes grosses peuvent ressentir un sentiment d’annihilation symbolique. Confrontée à une inexorable disparition des marques fournissant de quoi porter si on est grosses, beaucoup ressentent une impression d’être rayée de la carte. Parallèlement, cela enverrait aussi le message que les corps minces (ou du moins, non-gros) sont ceux qui devraient être jugés « normaux ». On le sait : la grossophobie ambiante a des effets réels et documentés sur la santé psychologique des gens qui la vivent1. L’extinction de la mode taille plus n’a rien pour aider à faire sentir les personnes grosses mieux dans leur tête et dans leur peau…

Un phénomène qui peut aller dans les deux sens…?

De quoi aurait-on besoin pour renverser la vapeur, selon Emily Roy? « Que les grandes industries montrent l’exemple. Quand Old Navy avait décidé de mettre de l’avant sa ‘mode pour tous’, on a vu H&M faire de même et encourager d’autres grandes bannières à les imiter. Mais qu’ils cessent de cacher le plus-size loin, loin dans le fond de la boutique et de ne pas faire de publicité pour leur clientèle taille plus… pour ensuite tout enlever parce que ça ne vendait pas. Si la clientèle taille plus ne sait pas que tu vends maintenant leur taille, elle n’ira pas chez vous toutes les semaines pour vérifier… »

Mais pour y arriver, il faudrait renverser des stéréotypes encore plus profonds de l’industrie – et de la société en général – quant à la perception des personnes grosses. Il nous faudra, une bonne fois pour toutes, se remettre à marteler que la beauté existe même si on a un tour de taille de plus que 24 pouces (60 cm)… jusqu’à ce que cela se traduire par des (ré)actions et des résultats durables en matière de variété et d’accessibilité à des vêtements pour l’ensemble des personnes grosses. Pas que pour celles qui se rapprochent le plus des standards de « beauté » actuels.

En attendant, mieux vaut faire attention à vos vêtements plus-size pour qu’ils durent le plus longtemps possible… au risque de ne pas pouvoir les remplacer. Ou alors il (nous) faudra apprendre à coudre. Mais pour ça, il faut encore trouver des patrons qui se rendent à sa taille…

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  1. La stigmatisation liée au poids · Prévenir la grossophobie pour des pratiques de santé publique inclusives, Document synthèse et pistes d’action produit par la Direction régionale de santé publique du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, page 18.
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About the author

Edith Bernier

Edith Bernier est la fondatrice de Grossophobie.ca. Depuis 2017, elle est conférencière et vulgarisatrice et mène une sensibilisation active à propos de la grossophobie. Avant Grossophobie.ca, elle a écrit à propos des préoccupations des femmes taille plus en voyage (sur La Backpackeuse taille plus) pendant 6 ans. Elle est également l'autrice de deux livres sur la discrimination basée sur le poids : Gros·se, et puis? (2020) et Grandir sans grossophobie (2023).

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