Ma grosseur n’est pas un handicap

Les derniers mois ont été fastes en matière de grossophobie. Comme si la pandémie de COVID-19 avait fait ressortir les vraies couleurs de certaines institutions. Ou, du moins, de certaines personnes.

La grosseur comme indicateur de compétence ou d’aptitude ?

Des candidat(e)s préposé(e)s aux bénéficiaires ont été refusés pour un programme provincial de formation ou des emplois pour lesquels ces personnes étaient qualifiées à cause de leur IMC, jugé «trop élevé». Marie-Josée Landry s’est vue refuser un poste d’aide de service dans un CHSLD, à cause de son poids. Poste pour lequel on l’avait, elle aussi, jugée pleinement qualifiée.

Encore cette semaine, l’Estrienne Marie-Christine Lanoue se voyait refuser un poste d’infirmière, après un processus d’embauche en bonne et due forme. On lui a dit qu’elle était refusée à l’emploi parce qu’elle était grosse. «D’ici là, si vous perdez du poids, vous pouvez reprendre le processus d’embauche à la case départ pour réappliquer», aurait-on pris la peine d’ajouter. (S’inquiétait-on qu’une éventuelle perte de poids affecte sa compétence ? D’où la nécessité de lui réimposer le processus au grand complet ?)


Des recours inutiles

Dans la plupart de ces cas, les personnes touchées, leurs proches, ou encore des commentateur(trice)s, ont suggéré de porter plainte. Que ça devait être illégal, voyons. Leur outrage est des plus justifiés.

Au risque d’être «casseuse de party», je me dois de rappeler que cette suggestion de recours m’apparaît… inutile. Ou, à tout le moins, vouée à l’échec, à plus ou moins long terme.

La Charte des droits et libertés de la personne du Québec ne protège pas en matière de discrimination basée sur l’apparence, le poids ou la grosseur.

10. Toute personne a droit à la reconnaissance et à l’exercice, en pleine égalité, des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondée sur la race, la couleur, le sexe, l’identité ou l’expression de genre, la grossesse, l’orientation sexuelle, l’état civil, l’âge sauf dans la mesure prévue par la loi, la religion, les convictions politiques, la langue, l’origine ethnique ou nationale, la condition sociale, le handicap ou l’utilisation d’un moyen pour pallier ce handicap.
Il y a discrimination lorsqu’une telle distinction, exclusion ou préférence a pour effet de détruire ou de compromettre ce droit.

[…]

16.  Nul ne peut exercer de discrimination dans l’embauche, l’apprentissage, la durée de la période de probation, la formation professionnelle, la promotion, la mutation, le déplacement, la mise à pied, la suspension, le renvoi ou les conditions de travail d’une personne ainsi que dans l’établissement de catégories ou de classifications d’emploi.

Charte des droits et libertés de la personne
Chapitre I.1 – Droit à l’égalité dans la reconnaissance et l’exercice des droits et libertés

Dans certains cas, on a évoqué qu’on pourrait utiliser la notion de handicap (ou de perception de handicap) pour obtenir justice. À mes yeux, ce serait aussi inexact que dommageable.

… voire nuisibles ?

Si un recours sous cet angle fonctionnait et permettait une compensation au niveau individuel, cela pourrait envoyer un message extrêmement confus, voire stigmatisant, à l’ensemble des personnes grosses. Associer «grosseur» et «handicap» n’a rien d’une victoire. L’association des deux groupes peut même nuire à la reconnaissance de la marginalisation et à la lutte contre la discrimination propre à chacune de ces «identités».

Malgré la relative protection qu’offre le fait d’être inclus(e)s dans la Charte, je suis convaincue – et les personnes visées pourront vous le confirmer – que l’inclusion n’est pas une garantie d’absence de stigmatisation, de clichés et de certaines formes de discrimination sur lesquelles les lois n’ont que peu ou pas de mordant.

Il faut se rappeler que de figurer à l’article 10 de la Charte des droits et libertés de la personnes n’est pas une garantie de protection contre les jugements de la société… Il existe toujours du racisme, du sexisme, de l’homophobie, de la xénophobie, et plus encore…

Confondre unilatéralement le fait d’être une personne grosse et le fait d’être une personne handicapée nuirait tant à un groupe qu’à l’autre. Les préjugés associés aux personnes grosses pourraient rapidement se retrouver associés aux personnes vivant avec un handicap. Et cela contribuerait à ajouter à la marginalisation qu’elles vivent déjà.

Et l’inverse est tout aussi vrai. Les préjugés que la société accole aux personnes handicapées viendraient sans aucun doute s’ajouter au lot des stéréotypes déjà associés aux personnes grosses.

Comme dirait une amie… «C’est pas du «win-win. C’est du lose-lose.»


Je peux tout à fait comprendre une personne qui, dans un désir d’obtenir justice pour une discrimination bien réelle, serait tentée de prendre la voie de la discrimination basée sur un handicap. Même si elle n’a pas de handicap réel lié à son poids. (C’est d’ailleurs l’avenue qui a été suggéré à au moins une personne par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse – CDPDJ).

Si cette stratégie a ses chances de succès individuel, elle pourrait créer des précédents nuisibles à l’échelle de l’ensemble de la communauté des personnes grosses. (Et des personnes en situation de handicap, d’ailleurs.)

A-t-on le droit convaincre une personne lésée de ne pas tenter ce qui semble être son seul recours ? Doit-on abdiquer ses possibilités individuelles de justice afin de ne pas nuire à la collectivité?

Il est plus qu’audacieux de soulever cette question épineuse. Si je me permets de partager ces pistes de réflexions, mon désir n’est définitivement pas celui répondre à la place des personnes qui ont vécu de la grossophobie à l’embauche. Personne n’a le droit de dire quoi faire, ni quoi ressentir aux personnes victimes de grossophobie à l’embauche. Personne ne peut exiger d’elles qu’elles renoncent à leurs potentiels recours individuels dans le seul espoir que PEUT-ÊTRE, d’autres en bénéficieront, un jour.

Ça ne se demande pas.

Surtout pas à des personnes que la collectivité a trop souvent laissé tomber.


Note d’espoir ?

J’ai parfois l’impression que la pétition demandant la modification de la Charte des droits et libertés de la personne afin d’y inclure la discrimination basée sur tout critère lié à l’apparence physique lancée l’an dernier est sortie 1 an trop tôt. Déposée à l’Assemblée nationale le même jour que l’annonce du décret d’état d’urgence sanitaire au Québec à cause de la COVID-19, le projet s’est perdu dans la tourmente. (On peut comprendre pourquoi.)

Le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, y a cependant répondu. Et si la réponse est vague, au moins, la porte n’est pas fermée. (Note : la lettre n’est pas datée, mais je l’ai reçue le 1er oct. 2020 de la part de l’équipe du bureau de Manon Massé.)

Mon espoir, pour ces personnes victimes de discrimination à l’embauche, réside aussi dans cet extrait vidéo de la conférence de presse du 10 décembre. Un journaliste a soulevé la question du rejet de la candidature de Mme Lanoue à cause de son poids. Question à laquelle la réponse du ministre de la Santé, Christian Dubé, peut difficilement se prêter à l’interprétation…

Conférence de presse du gouvernement du Québec dans le cadre de la pandémie de COVID-19
(10 déc. 2020)

À vous dont la grosseur n’est pas un handicap et qui vous battez dans un système qui n’a pas de place – sans mauvais jeux de mots – pour entendre vos récriminations sous leur vrai jour… COURAGE. L’indignation n’est plus marginale et commence à se faire entendre.


Note : il est possible que la grosseur d’une personne puisse devenir ou soit un handicap. C’est une réalité que je ne cherche pas à nier ou à diminuer. Mais ce n’est pas le cas d’un grand nombre de personne, voire de la majorité des personnes grosses.


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À propos de l'auteur(trice)

Edith Bernier

Fondatrice de Grossophobie.ca - Infos & référence, conférencière et consultante, elle lutte activement contre la grossophobie depuis 2017. Elle a écrit sur les préoccupations des femmes taille plus en voyage (sur La Backpackeuse taille plus) pendant 6 ans.

Readers Comments (1)

  1. Hélène Nadeau 10/12/PM @ 13:49

    Il serait contre-productif d’affirmer que votre obésité est un handicap, si ce n’est pas le cas. En effet, ce serait une raison – dans plusieurs cas – de refuser de vous engager.
    Pour ce qui est de la publication de cette information, l’entrevue télé a donné des résultats, la dame a été engagée. H.N.

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