À la suite de la récente publication dans La Presse de nombreux articles et réflexions sur le manque d’activité physique des Québécois(es) de tous les âges, les suggestions ont été nombreuses et intéressantes. Une chose frappe cependant : un angle crucial reste largement absent de l’exploration de la problématique. Pourtant, il est à la portée de tous, ne coûte rien et influence profondément notre envie de bouger.
Cet angle, c’est le rapport au corps. Mais surtout, le jugement qu’on porte sur lui.
Combien de personnes n’osent pas se lancer dans une pratique sportive parce qu’elles ne considèrent pas avoir « le physique » pour? Ou par peur d’être perçues comme n’étant pas à leur place?
Il ne faut pas se mettre la tête dans le sable : on porte un jugement très rapide sur notre corps… et sur celui des autres. Une illustration frappante de l’internalisation de la grossophobie, legs des 70 dernières années, fastes en culture de la diète et en apologie de la minceur. Autrement dit : la majorité croit encore que (plus) mince égale forcément (plus) en santé et (plus) beau.
Certes, les personnes dont on juge le poids « trop élevé » sont particulièrement affectées par la grossophobie ambiante qui les enferme, de gré ou de force, dans un placard d’isolement social et d’anxiété corporelle. Cela ne peut que nuire au développement et au maintien d’une pratique sportive saine. Mais elles ne sont pas les seules.
Nul besoin d’être considéré(e) gros(se) pour se fermer des portes à soi-même et se juger indigne de bouger dans la sphère publique; les corps jugés « acceptables » sont si peu nombreux que l’on démonise des corps qui sont finalement « normaux ».
Déjà à l’adolescence, le sentiment d’avoir une image corporelle « inadéquate » affecte les jeunes au point où les ados, particulièrement les filles. Près d’une sur trois abandonne la pratique sportive pour cette raison, selon l’édition 2024 du Rally Report, publié par Canadian Women & Sport. Selon le Centre de documentation pour le sport (SIRC), les facteurs liés à l’image corporelle sont un motif fréquent pour mettre fin à la pratique d’activité physique chez les quelque 600 000 adolescent(e)s canadiens qui décrochent du sport à chaque année. Déjà, à cet âge, le rapport au corps met au second plan les nombreuses retombées positives du mouvement, comme le sentiment d’appartenance et d’accomplissement, l’amélioration de la santé physique et mentale et plus encore. Le sport cesse d’être un plaisir et devient une punition.
Et rien ne permet de croire que cette relation au corps s’améliore en vieillissant. Pour beaucoup, la pratique d’activité physique demeure un châtiment que l’on s’impose, par peur de prendre du poids ou par désir de maigrir et de correspondre à des normes de beauté que l’on sait pourtant irréalistes. D’autres enjeux extérieurs compromettent la pratique sportive, comme le temps, l’accès ou les coûts. Mais le jugement de soi est encore plus sournois, car il agit en silence et vient de l’intérieur.
Peut-être que si l’on faisait progresser, individuellement et collectivement, l’ouverture face à la diversité corporelle, on en viendrait à ne plus vouloir cacher nos corps ou à les punir, quels qu’ils soient.
Concrètement, ça veut dire quoi? Des vêtements et des équipements de sport adaptés à des corps variés, en poids comme en taille. Des coachs qui mesurent et commentent la performance réelle, pas l’apparence. Des espaces où l’on peut aller s’entraîner sans susciter de regards ou de réactions, peu importe son corps. Des événements axés sur la participation, le plaisir et l’esprit de communauté avant tout.
Lorsque le corps cessera d’être une source potentielle d’embarras, le mouvement pourra cesser d’être une corvée pour redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un espace de liberté, de plaisir et d’appartenance.

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