Le « bon » gros (ou la « bonne » grosse)

Petit exercice : parmi les phrases et situations suivantes, lesquelles semblent grossophobes ?

« Moi, j’ai commencé à manger des plus petites portions et j’ai perdu du poids. » 

« As-tu remarqué comment elle a engraissé ? En plus, elle mange tout le temps du fast-food, elle ne s’aide vraiment pas. » 

Dans un gym, une personne non-grosse encourage une personne grosse en train de s’entraîner.

« Je suis grosse, mais je mange bien et je bouge. »

Dans une pizzeria, une personne grosse reçoit des regards alors que ses comparses mangent la même chose qu’elle.

« Je comprends pas pourquoi tu te plains. Moi j’ai fait tel régime et je m’entraîne plusieurs fois par semaine et je me sens super ! Es-tu certaine de bien suivre le programme ? »

« Je pourrais maigrir, mais je manque de volonté. » 


Certaines peuvent être plus évidentes que d’autres, mais toutes ces phrases sont grossophobes.

Le caractère insidieux de la grossophobie devient encore plus évident lorsqu’on se penche sur la notion du « bon » et du « mauvais » gros. Cette division en deux catégories permet une forme d’intimidation ouvertement acceptable envers certaines personnes grosses.


Le « bon » gros (ou la « bonne » grosse)

D’abord, le « bon » gros est celui dont la grossophobie intériorisée (ou internalisée) lui permet de bénéficier d’une certaine acceptation sociale. Il est gros, mais il essaie ouvertement de ne plus l’être. Il fait du sport. Des programmes d’amaigrissement. Il mange « bien ». Il tente de se conformer aux standards de beauté. Et s’il échoue, le blâme lui revient.

Le « mauvais » gros (ou la « mauvaise » grosse)

Le « mauvais gros » est celui qui « ne s’aide pas ». Il est sédentaire, il mange « mal », il est en mauvaise santé, et n’essaie pas, ou peu, de perdre du poids. Il « manque de volonté » et ses problèmes sont de sa responsabilité individuelle, car il est paresseux, voire même « niaiseux ». Qui voudrait demeurer ainsi ?


Cette dichotomie est un des problèmes centraux de la grossophobie. Dans les faits, il n’existe pas de « bon » ou « mauvais » gros, car le terme gros(se) est un descripteur. Comme avoir les cheveux blonds ou les pieds plats.

Ces attitudes négatives face au poids perpétuent la déshumanisation, voire la diabolisation, des personnes grosses. Cela crée également une polarisation chez les personnes grosses. Une hiérarchisation. Certaines personnes grosses deviennent plus acceptables que d’autres.


Retour sur l’introduction

Les commentaires, des autres ou envers soi-même, liés à une perte de poids intentionnelle et esthétique sont grossophobes.

Ces commentaires et attitudes peuvent être également des éléments déclencheurs d’une baisse de l’estime de soi, de troubles alimentaires et/ou psychologiques. De plus, il est faux de présumer que tout le monde a le même accès à des aliments sains, à des nutritionnistes, à la possibilité de faire du sport, etc.

L’association entre la santé et le poids est préjudiciable pour tous. Non seulement elle est fausse, mais elle vient valider l’intimidation et le harcèlement envers les personnes grosses.


Une personne émet un commentaire encourageant à une personne grosse dans un gym.

Certains pourraient répondre que la personne est peut-être bien intentionnée. Certes. Mais si c’est le cas, elle le ferait à tous les gens sur place. D’émettre des commentaires uniquement envers une personne grosse émane de préjugés grossophobes intériorisés. En agissant ainsi, on amplifie le sentiment de « l’autre » vs « soi ». Ce qui confirme le sentiment d’imposteur souvent ressenti dans un milieu généralement hostile envers les personnes grosses.

« Mais moi, ça ne m’est jamais arrivé. »

Tant mieux. Une expérience personnelle n’efface pas la discrimination d’un ensemble.


La polarisation des personnes grosses se fait souvent par « l’argument » de la santé. Il semble important de préciser que la santé est le résultat d’un amalgame de facteurs complexes. Un seul élément, notamment le poids d’une personne, est insuffisant pour expliquer l’état de santé global d’une personne. Les apparences ne suffisent pas pour conclure à la santé (ou à la « non santé ») d’un individu.

Aussi, le devoir d’être en santé n’existe pas (ou si peu) chez les personnes minces. Toutefois, il est davantage imposé envers les personnes grosses. Ces dernières sont l’objet d’une surveillance accrue, contrairement aux personnes non-grosses. Personne n’a le devoir de « bien manger ». Personne n’a le devoir de s’entraîner ou « d’être en forme ». Pourtant, ces « devoirs » sont utilisés à tort et à travers pour justifier le harcèlement envers les gros(ses).

Certaines personnes grosses sont en mauvaise santé. Certaines personnes minces le sont aussi. Pourtant, trop souvent, la qualité des services et traitements envers les personnes grosses en mauvaise santé diffère de l’expérience des personnes minces.


Quand « bien-être » rime avec « perte de poids »…

Si l’attitude collective n’était pas ancrée dans la grossophobie, les mêmes attitudes prévaudraient envers tous. Certes, les mentalités semblent dévier vers le « bien-être ». Mais l’omniprésence de publicités dans ces programmes de « bien-être »  en réalité la perte de poids – en est un bon exemple. Refléter que le bien-être se traduit par la perte de poids, ou son maintien, limite le bien-être à l’apparence physique d’une personne. Le préjudice, toutefois, affecte tout le monde sans discrimination.

Il faut prendre conscience de la présence des commentaires, attitudes et comportements stigmatisants à l’égard des personnes grosses. C’est seulement après cela qu’il sera possible de se sortir du cycle où « être mince = être beau et en santé ».


 

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À propos de l'auteur(trice)

Catherine Labelle

Catherine Labelle est la réviseure de Grossophobie.ca - Infos & référence. Elle s'est d'abord fait connaître par des collaborations avec le blogue Dix Octobre. Elle est diplômée en travail social (B.A. - Université McGill) et en traductologie (M.A. - Université Concordia).

Readers Comments (1)

  1. Roland Farès 28/11/AM @ 11:04

    Merci, Mme Labelle pour votre initiative, Grossophobie.ca
    Je suis gros depuis l’enfance et obèse avec l’âge. Je le sais, j’en suis conscient. À mes 68 ans, je pèse 240 Lbs et je fais 6′. Ce n’est pas une obésité due à la gloutonnerie. Je mange très bien sur le plan nutritionnel.
    Ce que je trouve humiliant et désolant est quand un médecin ou une infirmière affiche une attitude grossophobe. Par exemple, c’était humiliant quand une infirmière qui s’occupait de m’administrer un médicament expérimental pour mes migraines me ridiculise sur mon poids. Ou, qu’un médecin spécialiste pointe sur ma grosseur, plus d’une fois, avec cette remarque du genre : t’es bien portant, hein, accompagné d’un regard et un sourire moqueur. De proches ou d’amis, je pourrais attribuer leur grossophobie à l’ignorance, venant de professionnels de la santé, c’est de l’ignorance et de l’impolitesse. Tout simplement inacceptable.

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