L’exception qui confirme la règle

Ce texte est rédigé en réponse à « Des barrières mentales à surmonter » paru dans La Presse+ le 25 août 2019.


« Me prendre en main ».
« J’ai fait du surpoids toute ma vie ».
« Vous recevrez davantage de compliments sur votre ligne. Vous pourrez porter des vêtements non seulement plus petits, mais aussi plus audacieux. Vous pourrez courir plus vite, soulever plus de poids, être fier de votre corps. »
« Guerre de l’obésité »

Il apparaît important de souligner que les choix lexicaux de l’auteur du texte révèlent sa grossophobie. Plus particulièrement, elle souligne à gros traits sa grossophobie internalisée.

Grossophobie internalisée : le fait qu’une personne grosse contribue, par ses gestes ou ses comportements, de façon consciente ou non, à la stigmatisation des personnes grosses.


Un ton… terrifiant.

» […] il est vrai que l’humiliation subie au quotidien par un obèse n’a rien d’agréable, mais il faut voir ces messages négatifs comme un signal d’alarme nous disant qu’il est temps de changer les choses. »

En effet. Il apparaît clair qu’il est temps de réagir afin que la discrimination et l’hostilité envers une personne à cause de son poids ne soit pas quelque chose de socialement acceptable.

« Je crois sérieusement que le rejet – conscient ou non – des personnes obèses est un mécanisme de survie ayant pour but d’éliminer les maillons faibles et de favoriser la survie des plus forts. »

Il serait sans doute terrifiant de savoir ce que cette personne croit que « le rejet – conscient ou non » peut justifier comme exaction contre les humains en général envers qui il n’éprouve pas d’affinité…!


La grossophobie existe-t-elle ?

L’auteur semble croire que la grossophobie n’existe pas. Ou du moins qu’il n’en aurait jamais été victime. Il se contredit d’ailleurs sur ce point, évoquant des exemples typiques de discrimination envers les personnes grosses : « Les vêtements surdimensionnés, les regards malveillants, les sièges inconfortables, name it, j’ai vécu tout ça. »

Dans les faits, il serait étonnant qu’il n’ait jamais vécu de discrimination basée sur sa grosseur. À la simple lecture du texte, il y a fort à parier qu’il ne saurait pas l’admettre, de toute façon. On le devine notamment lorsqu’il écrit « […] que l’humiliation subie au quotidien par un obèse n’a rien d’agréable, mais il faut voir ces messages négatifs comme un signal d’alarme nous disant qu’il est temps de changer les choses. »


L’humiliation : pas une source efficace de motivation

Il a été démontré que le fait d’être ridiculisé et humilié à cause de son corps (le body-shaming ou le fat-shaming) n’est pas une source de motivation au changement des habitudes de vie. (Du moins, dans une perspective de perte de poids.) Au contraire. Cela peut même causer un gain de poids chez les personnes victimes de fat-shaming, selon les études suivantes.

Association médicale canadienne : Mémoire présenté au Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie – L’obésité au Canada : les causes, les conséquences et l’avenir (publié le 2 juin 2015) :
« […] les personnes obèses risquent plus que les personnes qui ont un poids normal d’éprouver des problèmes de santé mentale, comme une faible estime de soi, la dépression et l’anxiété. La stigmatisation rattachée à l’obésité est grande. Les personnes obèses risquent d’être intimidées, ostracisées et victimes de discrimination au travail. Certaines se tournent vers la nourriture pour soulager leur stress ou échapper à leur mal de vivre, ce qui perpétue un cercle vicieux sur le plan de l’alimentation et de la santé mentale. »

Journal of Experimental Social Psychology (Vol. 51-March 2014)The ironic effects of weight stigma (Abstract) (PDF complet) :
« Cette recherche illustre que, chez les individus se percevant comme étant en surpoids, les messages des médias stigmatisant l’obésité augmente non seulement leur inquiétude d’être la victime de stigmatisation à cause de leur poids, mais peut avoir l’effet paradoxal d’augmenter leur consommation d’aliment très calorique et réduire leur sentiment d’être capable de gérer efficacement leur alimentation. »
(Traduction libre de « This research illustrates that for individuals who perceive themselves to be overweight, media messages that stigmatize obesity not only increase their concerns about being stigmatized because of their weight, but also can have the paradoxical effects of increasing their consumption of calorie-rich food and reducing their feelings of self-efficacy for being able to control their diet. »)

Obesity (The Obesity Society Journal-Vol.25, No. 2-Feb. 2017) Association between weight bias internalization and metabolic syndrome among treatment‐seeking individuals with obesity
« Les présents constats s’ajoutent à la littérature démontrant un lien entre la stigmatisation liée au poids et des  conséquences physiques néfastes, contredisant une fois de plus l’argument persistant que la stigmatisation motiverait le changement de comportement et améliorerait la santé. »
(Traduction libre de « The present findings contribute to the growing body of literature demonstrating the relationship between weight stigma and adverse physical health outcomes, once again contradicting a persistent argument that stigma motivates behavior change and improves health. »


On se reparle dans 2 ans ?

Considérant que sa « résolution » de se « prendre en main » date de cette année, selon le texte, il y a (malheureusement) fort à parier que sa situation soit toute autre dans deux ans ou plus. Car dans 83% des cas, les personnes « obèses » ayant maigri ont repris tout le poids perdu. Et parfois plus.

Pire : s’il embarquait dans un cycle de yo-yo (soit des cycles de perte / gain de poids successifs), les risques pour sa santé pourraient même augmenter.


Conclusion ?

Il y aura toujours quelqu’un pour dire « MOI, j’ai réussi. MOI, j’ai maigri. MOI, je n’ai pas vécu ça. » 

Il est important de se rappeler que l’expérience personnelle individuelle, aussi positive soit-elle, n’est jamais garante de ce que les autres ont vécu. De ce qu’ils vivent ou vivront.

Et ce, peu importe la discrimination évoquée.

Et peu importe l’improbabilité du défi. (Le livre Guinness des records est rempli d’exceptions et de défis inhabituels relevés envers et contre tous, après tout…)

Il y a (presque) toujours une exception. Et il y en aura presque toujours une.

C’est l’exception qui confirme la règle.


 

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À propos de l'auteur(trice)

Edith Bernier

Fondatrice de Grossophobie.ca - Infos & référence. Elle blogue également sur les préoccupations des femmes taille plus en voyage (sur La Backpackeuse taille plus) depuis 2013 et est active dans la lutte à la grossophobie depuis 2017.

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