Grossophobie, « call-out » et rédemption

(Quelques définitions…)

Call-Out Culture / Outrage Culture (Culture de la dénonciation / de l’outrage)
Lorsque qu’un nombre important de personnes pointe et dénonce un outrage commis par une personne / une organisation, etc. L’objectif étant de créer une certaine forme d’humiliation et/ou de punition plus ou moins publique ou publicisée.

Cancel Culture (Culture de « l’annulation »)
Lorsqu’une masse critique de personnes appelle au boycott (« cancel ») d’une personne, d’une organisation, etc. Survient généralement suite à une faute (qui pourrait s’avérer ne pas être confirmée). La Cancel Culture est souvent (mais pas exclusivement) la suite d’un moment de Call-Out/Outrage Culture.


Note

L’objectif de ce billet n’est pas de questionner la nécessité de dénoncer des gestes / paroles discriminants, stigmatisants ou autres. L’exercice invite plutôt la réflexion. Avec des mouvements comme le call-out et le cancel culture, risque-t-on de rater, plus ou moins souvent, des vraies bonnes intentions ou des repentis réels ?


Au cours des dernières années, plusieurs personnalités publiques et marques sont passées dans le tordeur de l’opinion publique. Pour des gestes ou paroles remontant à plusieurs années dans certains cas. Ou encore par la démonstration de ce que certaines personnes qualifieraient de « disonnance » (ex. se dire pro-diversité corporelle après avoir lancé une collection de vêtements qui arrête à XXL).

À plusieurs reprises les (bons) mots / gestes – notamment à propos de la lutte à la grossophobie – de personnalités publiques ont été soulignés… pour être ensuite (plus ou moins) descendus en flammes. Dans certains cas, les « incidents » utilisés pour assombrir une action positive ont déjà fait l’objet d’excuses ou de ce qui semble être une prise de conscience de la part de la personne « fautive »… Mais est-ce suffisant ?


Beaucoup de questions se posent…

À quel moment « l’offense » devient-elle grave, voire impardonnable ? Comment mesure-t-on l’ampleur de la chose ? Est-ce la répétition ? La portée qu’a eu le message ? L’ampleur de la réaction publique ? La sympathie populaire ? Le niveau de blessure ou d’outrage des personnes concernées ? L’intention de la personne qui a posé le geste ? Toutes ces réponses – et sans doute plusieurs autres – pourraient être valides.

Plusieurs personnalités publiques ont fait des gaffes similaires dans un passé récent. Mais il semble que l’accès à la rédemption ne semble pas être le même pour toutes et tous…

En ce moment même, il y a des personnes qui défendent à la fois la liberté d’expression de certain(e)s… mais qui appellent à en « canceller » d’autres…

Est-on plus (ou moins) dur(e)s envers les impairs commis par des personnes « non concernées » (ex. une personne mince qui se moque des personnes grosses) ? Une personne grosse qui rit d’autres personnes grosses : auto-dérision, manque de sensibilité ou grossophobie internalisée ? Et qu’en serait-il d’une personne grosse dans le passé et qui aurait maigri ?


Du temps et des moeurs

La dénonciation de la grossophobie n’est pas un nouveau phénomène, bien que ce n’est que dans les dernières années que le sujet a commencé à se tailler une place dans les sphères publiques et populaires. (Comme la lutte contre de nombreuses autres discriminations d’ailleurs.)

En matière de discrimination et de stigmatisation des personnes grosses, peut-on juger un commentaire formulé il y a deux, trois, cinq ans de la même façon qu’on les juge aujourd’hui ?

Dans quelle mesure peut-on, doit-on se racheter ? Certes, on peut assez facilement tenter de rattraper une mauvaise blague en entrevue. Dans une plus grande mesure… devrait-on revoir le script d’un show d’humour pour éviter une sensibilité qui aurait été sous estimée ? Les DVD d’un spectacle de stand-up d’une autre époque dont certaines parties ont mal vieilli : calamité ou preuve de l’avancement de la société ?


Et l’intention dans tout ça ?

Certain(e)s évoqueront avoir été mal informé(e)s sur un sujet « x » avant de prendre une position controversée. D’autres se justifieront en disant que l’intention n’était pas de faire du mal à qui que ce soit. (Le contraire serait surprenant…)

La notion de « impact over intent » (« l’impact plus important que l’intention ») revient souvent dans ces situations. Mais cette notion même n’est pas parfaite pour juger des situations. Parce qu’une super star mondiale ou une multinationale milliardaire peut avoir exactement la même intention et faire exactement la même erreur qu’un(e) micro-influenceur(euse)… mais avec des répercussions, avec un impact beaucoup plus important.

Autrement dit : la même gaffe pourrait coûter à l’une sa carrière. Faire perdre des millions à l’autre. Et presque passer sous silence dans certains cas.


Opération : absolution

Qui mérite qu’on passe outre ses erreurs, et pourquoi ?
Qui ne le mérite pas pour avoir commis l’irréparable ?

Qu’est-ce qui rend une erreur (im)pardonnable ?
À quel point l’évolution sociale, le changement d’époque, l’absence de mauvaise foi (ou de remords), la liberté d’expression et plein d’autres facteurs tout aussi subjectifs peuvent-ils contribuer à justifier ce qui nous semble inexcusable ?

Mais surtout…

Qui a le « pouvoir » de pardonner ? D’accepter le mea culpa ? De valider l’absolution ?

Les personnes visées / concernées ou blessées par la faute ? L’opinion publique ? Les pair(e)s ? Le passage du temps ?

Encore là, toutes ces réponses pourraient être bonnes, ainsi que plusieurs autres.


Encourager la sensibilité

En attendant de trouver les réponses à ces nombreuses – et complexes, dans certains cas – questions, une chose demeure : le public et les activistes conservent un droit inaliénable. Celui de soutenir et d’encourager les personnalités qui ont fait – et font toujours – preuve de sensibilité aux oppressions des autres. Qui reconnaissent leurs privilèges.

Chacun(e) a le pouvoir d’amplifier les messages d’ouverture et de tolérance de ces personnalités (sur les médias sociaux, par exemple). Ou, lorsque possible, d’acheter leurs billets, soutenir leur art, etc.

En soutenant davantage les discours non-oppressifs, par nos voix et notre argent, ce sont les artisan(e)s et l’industrie de la non-oppression qu’on encourage à devenir des chef(fe)s de file.


 

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À propos de l'auteur(trice)

Edith Bernier

Fondatrice de Grossophobie.ca - Infos & référence, conférencière et consultante, elle lutte activement contre la grossophobie depuis 2017. Elle a écrit sur les préoccupations des femmes taille plus en voyage (sur La Backpackeuse taille plus) pendant 6 ans.

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