Le défi des allié(e)s non-gros(ses)

De plus en plus, des voix alliées sur les questions de grossophobie commencent à s’élever. C’est une excellente nouvelle, mais comme dans tout phénomène, l’augmentation des messages décuple les risques d’accaparement et de détournement des discours…

Le mouvement de la diversité corporelle (“body positive”), qui mettait originalement à l’avant-plan des corps marginalisés pour différentes raisons (âge, poids, transidentité, maladie ou handicap visibles, etc.), est de plus en plus contrôlé par les personnes qui se rapprochent le plus du standard : jeunes, caucasiennes/non racisées, minces, cisgenres (qui s’identifient à leur sexe biologique/de naissance), etc.

La lutte à la grossophobie, qui commence à se tailler une place depuis quelques mois sur la scène médiatique, est-elle à risque d’être accaparée par des personnes non-concernées ?


L’importance des allié(e)s

Les personnes alliées non-concernées (ou «personnes alliées non-grosses») ont définitivement leur place dans la sensibilisation à la grossophobie. Il n’y a aucun doute sur cette question.

Il est crucial que des personnes non-concernées prennent la parole et ajoutent leur voix à la lutte contre la discrimination basée sur la taille et le poids. Cela contribue à légitimer le besoin de vulgariser, d’expliquer et de sensibiliser à cette forme de discrimination.

Beaucoup de personnes auront aussi tendance à “croire” une personne alliée mais non-concernée, la jugeant plus “objective” dans son intervention, puisque la discrimination ne l’implique pas personnellement.
Les personnes concernées sont souvent discréditées dans leurs discours et actions parce que jugées trop “émotives” ou trop “proches” de cette réalité et donc, forcément subjectives
.

Il faut continuer à inciter les allié(e)s non-concerné(e)s à soutenir cette cause. Mais il faut aussi les encourager à prendre conscience de leur(s) privilège(s) (dont celui d’être non-gros(se).). Car ce sont les intérêts des personnes marginalisées qui devraient, avant tout, être mis de l’avant.


Le risque avec les alliés(e)s

Là où les allié(e)s pourraient davantage nuire qu’aider, c’est notamment dans leur privilège, mais aussi dans la vue limitée, voire erronée parfois, qu’ils/elles ont de la lutte à la grossophobie. C’est normal d’avoir un (des) angle(s) mort(s) lorsqu’on n’est pas concerné(e) par une réalité. C’est lorsqu’on oublie cet (ces) angle(s) mort(s) que ça peut mal tourner…

Le fait, par exemple, de ne jamais avoir été gros(se) (ou de ne plus l’être) est un exemple d’angle mort que l’on peut avoir en tant qu’allié(e) non-gros(se).
C’est une réalité que l’on peut difficilement s’imaginer, même avec toute la meilleure foi du monde.

La grossophobie va bien au-delà des individus et de leur grosseur. Mais il peut être particulièrement difficile de le réaliser, surtout lorsqu’on est une personne non-concernée. Par-delà les victimes, il existe de nombreuses dynamiques et des mécaniques insidieuses dans la société qui perpétuent cette discrimination. Voir ces forces sournoises à l’oeuvre exige de voir pas mal plus loin que les personnes. Cela exige de constater et confronter un système qui crée les oppressions des un(e)s… et les privilèges des autres. Et l’autre, quand on est allié(e)s, c’est souvent… soi.


Ensemble… et à chacun(e) sa place.

La grossophobie et la lutte contre celle-ci sont encore des questions assez méconnues du grand public. Il peut être très difficile pour les non-initié(e)s d’y voir clair. Particulièrement lorsque les intervenant(e)s dans ce domaine sont peu connu(e)s. (Ce qui est le cas pour la grande majorité, sinon pour l’ensemble d’entre nous). Il est important de prendre le temps de creuser pour bien / mieux connaître ces personnes qui se disent contre la grossophobie.

Si certain(e)s se réclament haut et fort de la lutte à la grossophobie, il n’est pas rare que leurs gestes et leurs pratiques ne sont pas alignés avec les principes de la lutte à cette discrimination. (On pense ici à l’encouragement à la perte de poids ou à sa glorification, à la restriction alimentaire, à la “hiérarchisation” des personnes grosses, etc.) En devenant «tendance», lutter contre la grossophobie est à risque de se dénaturer, comme c’est souvent le cas avec la diversité corporelle.

Même chez les concerné(e)s les plus aguerri(e)s, on ne peut nier la difficulté de trouver des bonnes sources, libres d’influence(s), afin de réfléchir à la situation de façon éclairée. Les voix des allié(e)s non-concernées peuvent contribuer à amplifier les messages des personnes grosses qui luttent contre la grossophobie. Mais elles ne devraient pas en devenir les voix principales, pour des raisons évidentes et pour éviter que les intérêts des personnes touchées ne se perdent.


 

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À propos de l'auteur(trice)

Edith Bernier

Fondatrice de Grossophobie.ca - Infos & référence, conférencière et consultante, elle lutte activement contre la grossophobie depuis 2017. Elle a écrit sur les préoccupations des femmes taille plus en voyage (sur La Backpackeuse taille plus) pendant 6 ans.

Readers Comments (1)

  1. Diane Lesage 07/03/PM @ 16:34

    Excellent et très pertinent.

    Répondre

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