Christine Morency : la beauté est dans la tête de qui la projette

Pour ce premier épisode de la rubrique «Les grosses entrevues», j’ai rencontré l’humoriste québécoise Christine Morency dans un café montréalais. Au lendemain de l’annonce de sa nomination dans la catégorie «Découverte de l’année» au 21e gala des Olivier, elle a bien voulu discuter avec nous… de grossophobie.

Lorsque possible, l’audio intégrale des «Grosses entrevues» sera disponible pour écoute, comme c’est le cas pour celle-ci.



C’est quoi ta définition de la grossophobie ?

Pour moi, la grossophobie, c’est de stigmatiser des personnes grosses sans prendre en compte les réalités de ces personnes-là. C’est d’attribuer des clichés à ces personnes-là ; si elle est grosse, c’est parce qu’elle doit juste bouffer toute la journée sans prendre le temps de respirer. Si elle est grosse, c’est parce qu’elle ne fait pas de sport. Si elle est grosse, elle n’est pas en forme. Si elle est grosse, elle est malade… Pour moi, c’est ça. C’est un peu la stigmatisation de ce corps-là, qui est le gros corps, qui dérange.

C’est un peu ça, pour moi, la grossophobie.
C’est de juger quelqu’un par rapport aux stigmatisations qui sont faites par les médias, par les années, par le bouche-à-oreille…

Je trouve ça ridicule qu’une personne nous dérange au même titre qu’une personne nous dérange parce qu’elle est homosexuelle. Sa vie sexuelle n’a aucune incidence sur la personne qu’elle est, je ne vois pas pourquoi ça t’empêcherait d’avoir une relation sociale, humaine, avec cette personne-là alors que sa vie sexuelle, ça la regarde elle. Sa vie amoureuse, c’est ses shit. Un peu comme une personne mince peut être très malade mais ne dégage pas ça. On ne peut pas baser sur l’apparence un jugement. C’est un peu ça, pour moi, la grossophobie. C’est de juger quelqu’un par rapport aux stigmatisations qui sont faites par les médias, par les années, par le bouche-à-oreille… Je sais pas comment expliquer ça…

… par l’espèce de brainwash des soixante dernières années ?

Exact, c’est ça ! *rires* C’est exactement ça !

Est-ce que tu penses qu’il y a des personnalités publiques qui sont plus à l’abri que d’autres…?

Oui et non. Je m’expose plus, peut-être, parce que je fais de la télé. Parce que je suis vue dans les médias. Parce qu’on prend des photos et que je ne suis pas toujours en train de me placer à mon avantage. 

On met des «air quotes» sur «avantage»

Oui, c’est ça ! Est-ce que ça m’expose plus ? Moi, j’ai fait le choix dans ma vie de me foutre de ce que les gens peuvent penser. L’important pour moi, c’est : «Est-ce que je suis bien dans mon corps ? Est-ce que je suis bien avec la personne que je suis ?» Tant et aussi longtemps que la réponse va être «oui», c’est ça que je vais garder. Je veux juste être bien dans mon corps, dans ma tête. Faire mes affaires sans que mon corps soit, oui ou non, un laissez-passer pour ce rêve-là. On s’en sacre de quoi t’as l’air ; ce que je veux savoir, c’est «j’te fais-tu rire ?» Je n’ai rien d’autre à faire de ton opinion que «est-ce que t’aimes ce que je fais sur scène ?»

«Est-ce que tu me trouves cute… Est-ce que tu me trouves désirable…»

Rien à battre ! Tu sais, le contraire est aussi vrai. Une fille qui répond aux critères sociaux de ce qui est beau vit une autre sorte de jugement, de bâtons dans les roues, dans le sens où quand elle arrive sur scène, parce que cette fille-là est considérée comme belle selon les standards, est-ce qu’on l’écoute moins ? Est-ce que cette fille-là a le droit de dire certaines choses et pas le droit de dire autre chose parce qu’elle fitte dans les standards ? Tout le monde a une réalité avec laquelle il doit conjuguer sur scène.

Quand la société va finir par évoluer, je n’aurai peut-être plus besoin de faire des jokes sur le fait que je suis grosse ou de faire de l’autodérision, parce que ce sera socialement accepté, je pourrai aller ailleurs.

Moi, j’aimerais juste ça être capable de défaire ces limites-là. D’essayer de pouvoir dire ce que je veux. Je suis consciente aussi que mon corps me permet de dire certaines choses qui vont faire que c’est drôle parce que les stéréotypes sont là, en ce moment, dans la société. Quand la société va finir par évoluer, je n’aurai peut-être plus besoin de faire des jokes sur le fait que je suis grosse ou de faire de l’autodérision, parce que ce sera socialement accepté, je pourrai aller ailleurs.

Tu devances un peu une question que j’avais sur le mythe de «la grosse madame joviale», de «la grosse madame comique» . C’est un mythe qui existe, du moins dans notre société québécoise. On peut aussi penser même à Monica quand elle était grosse dans Friends, elle était toujours un peu drôle, comique, maladroite. Melissa McCarthy peut être l’incarnation de ça. Ça existe depuis quand même longtemps… Penses-tu que ç’a été bon pour toi, ou mauvais, ou que ça n’a rien changé ?

J’ai l’impression que ça n’a rien changé, mais je pense que j’ai aussi grandi avec ce monde-là. J’ai grandi avec la société qui m’a façonnée de cette manière-là. Très jeune, quand j’ai compris – les autres m’ont fait comprendre, en fait – que j’étais différente, que j’étais grosse et que «grosse» égalait «un problème». Je le voyais que mon corps était différent des autres, mais autant que mon ami qui était Noir, qui était le seul Noir de ma gang. Il y avait aussi une fille qui avait les cheveux blonds et c’était la seule blonde de ma gang… Pour moi, la différence, c’était juste observable. Je ne savais pas que c’était un problème.

C’est qualifiable, dans les sens qu’il y avait des différences qui passaient mieux que d’autres…

Exact. Jusqu’à ce qu’on me le fasse comprendre par des commentaires. Par ma mère qui essayait de me mettre au régime à 8 ans. Tout ça qui fait que tu sais que le problème, c’est ça. Si je perds pas de poids, je ne mérite pas ma place en société. C’était quasiment ça. Jusqu’à ce que je comprenne que le seul moyen de s’en sortir, c’était de faire rire. Parce que quand tu faisais rire, là, il n’y en avait plus de différence. Là, il n’y en avait plus de «t’es Noir», «t’es blond», «t’es Blanc», «t’es gros», «t’es mince»… Il n’y en avait plus de ça. C’était juste un moment unique où les gens rient.

En plus, c’est vrai que le stéréotype de «la grosse madame fait rire» est très présent.
Ça été d’autant plus facile pour moi d’être drôle parce que j’étais encouragée par ce stéréotype-là.

Quand j’ai compris que j’avais cette force comique là jeune, c’est tout de suite ça que je me suis dépêchée de faire évoluer. C’est ce sur quoi, sur ce côté-là de ma personnalité sur lequel j’ai misé le plus pour essayer de me faire accepter de tous les groupes, sans différence. En plus, c’est vrai que le stéréotype de «la grosse madame fait rire» est très présent. Ç’a été d’autant plus facile pour moi d’être drôle parce que j’étais encouragée par ce stéréotype-là. Aussitôt que je faisais quelque chose de drôle, contrairement à une «belle fille» – entre deux gros guillemets, parce que je trouve que je suis une belle fille, je veux dire «traditionnellement» ou «selon les standards». Une «belle fille» faisait la même blague que moi et elle n’avait pas le même rire. C’est ce côté-là que j’ai le plus travaillé et ç’a forgé mon humour.

Lise Dion, ç’a été la première femme ronde que j’ai vue à la télé.
Une des premières.
Au moment où j’avais l’âge de m’identifier à ce que je voyais.

Il y a une humoriste qui disait qu’elle était fâchée d’avoir longtemps fait de l’autodérision sur le fait qu’elle était une femmes aux femmes, qu’elle était lesbienne. Dans son deuxième spectacle, elle a dit : «Je n’aurais pas dû faire ça. À mon sens, c’était de m’auto-intimider.» Chose avec laquelle je suis plus ou moins d’accord. Parce que je pense que l’autodérision – et les grosses personnes en font énormément -, c’est nécessaire dans une société qui n’est pas encore rendue à l’accepter sans jugement. Quand tu le présentes, que tu le défais d’entrée de jeu, après ça, tu as une liberté de traiter de ce que tu veux. Oui, socialement on «m’oblige» de faire ça pour ensuite être capable d’écouter mon discours ou d’accepter les jokes que je vais faire. C’est une game que je suis prête à jouer. Ça ne me dérange pas de faire ça et d’aller là. J’aime mieux en rire qu’en pleurer. Tu comprends ? Tant que la société n’est pas rendue à avoir changé ça… C’est un travail que je fais à long terme; plus on en voit à la télé… Lise Dion, ç’a été la première femme ronde que j’ai vue à la télé. Une des premières. Au moment où j’avais l’âge de m’identifier à ce que je voyais.

Probablement avec Séverine dans «Watatatow»

Et encore. Séverine m’a moins marquée. 

Clairement. Elle n’était pas exactement winner non plus…

On dirait que [Lise Dion], ç’a été mon modèle de femme à l’âge où j’avais besoin d’en avoir un. C’était une des seules que je voyais qui était grosse à la télé.

Lise Dion faisait aussi beaucoup d’autodérision, surtout dans ses premiers sketches. La madame au Dunkin [Donuts]… Mais, en même temps, dans l’autodérision, t’as pas peur qu’au lieu d’amener les gens vers l’acceptation, de les ralentir ? T’as pas peur qu’il y ait des gens pour s’en servir contre la cause ?

Je ne pense pas. Parce que si tu t’en sers contre la cause, la blague n’est plus drôle, tu comprends ? Dans l’humour, c’est drôle parce qu’il y a un deuxième degré. Quand je suis dans un public, quand tu le sens que la personne ne rit pas pour la bonne raison, c’est là où moi je m’occupe d’aller le casser. C’est là où j’interviens. Où je fais «mon gars, tu ne ris pas pour la bonne raison !» ou je trouve une façon de rire de lui ou de détourner, d’aller chercher ça. Mais je pense honnêtement que les gens rient de la bonne façon. Le fait qu’on en rit ensemble, c’est aussi pourquoi après ça je casse le numéro avec un «ça me dérange que je sois obligée de faire ça.» .

J’ai buildé tout un numéro qui finit avec une phrase qui punche.
Ç’a beaucoup plus d’impact que si je vais à la télé pour dire que je suis tannée que les gens jugent les gros.
Il n’y a personne qui va m’écouter si je fais ça. Personne.

Cet été, j’ai fait un numéro qui malheureusement, n’était pas admissible aux Olivier cette année, mais il va l’être l’année prochaine et c’est sûr que je le soumets. Je sais pas s’il va être en nomination, mais c’est sûr que je le soumets. C’est un numéro sur le gym. Sur moi qui va s’entraîner dans un gym. À quel point ça se passe mal. On en rit, on en rit, on en rit. Et à la fin, la dernière phrase de mon numéro, c’est «J’ai arrêté de m’entraîner, parce que ça coûtait trop cher et que je n’avais pas de fun, et je me suis dit, le sais-tu ce qui est gratis ? S’assumer. S’assumer, c’est gratis. Oui je suis grosse. Oui, je ne suis pas dans les standards de la beauté, mais je m’en câlisse. Je le sais que je suis magnifique.» Je finis là-dessus. J’ai un standing [ovation – une ovation debout] de malade. J’ai buildé [construit] tout un numéro qui finit avec une phrase qui punche. Ç’a beaucoup plus d’impact que si je vais à la télé pour dire que je suis tannée que les gens jugent les gros. Il n’y a personne qui va m’écouter si je fais ça. Personne.

C’est sûr que tu as un public «captif» – et je ne dis pas ça de façon négative – tu peux te permettre de faire ça. Parce que ce truc-là, si les gens sont dans une salle, les gens ne se lèveront pas pour sortir en plein milieu du numéro. En tout cas, ils ne sont pas supposés…

Non. Les gens rient, les gens ont du fun. Les gens ont envie d’écouter. Quand tu arrives à la morale à la fin…

… la morale de l’histoire ?

Qui n’est pas une morale mais qui est juste ma réflexion sur l’affaire. C’est là après où tu sors de la salle de spectacles et tu fais : «Crisse c’est vrai qu’elle s’assume et c’est beau une fille qui s’assume.» Cette petite graine-là fait son bout de chemin. Après ça, la prochaine fois, quand on me voit, je suis Christine Morency, je suis la grosse fille qui a fait cette joke-là… Et si t’es capable de me trouver belle, moi, parce que je t’ai fait rire, parce que t’as eu le processus réflectif. Après ça, quand tu vas croiser une autre grosse qui me ressemble, tu vas peut-être la trouver belle, elle aussi. Et un moment donné, tu vas venir à te crisser du fait qu’elle soit grosse ou pas, et tu vas t’intéresser à la personne. Parce que quand tu m’as vu arriver sur scène, tu t’es peut-être passé le commentaire «Elle est grosse…» . Et finalement, «grosse» a été viré à mon avantage…

Super intéressant comme façon de voir les choses. Il y a un autre mythe aussi, que j’avais déjà exploré sur mon ancienne plateforme, qui était que les grosses sont plus fines. Un peu dans l’esprit qu’il faut compenser pour le fait que notre différence ne joue pas de notre bord, ne joue pas à notre avantage, qu’il faut compenser quelque part. Parce que déjà quand les nous voient, ils peuvent développer un préjugé négatif contre nous et donc, il faut être plus fines, plus généreuses, plus patientes… Il faut être plus tout pour compenser. Qu’est-ce que t’en penses de ça ? 

C’est pas faux. Je pense que c’est vrai qu’on a tendance à être plus gentille comme pour s’excuser qu’on prenne plus de place.

Un peu, oui…

Sauf que je pense que du moment où tu as fait le processus dans ta tête que tu t’aimes et que tu es une personne qui mérite d’avoir sa place, le «plus fine» n’est plus vrai. Le «trop fine» n’est plus vrai, en fait. Sil y a quelque chose qui me dérange maintenant, je suis capable de le demander. Mais ç’a pris du temps avant que j’arrive là. Ç’a pris du temps, puis ça a été difficile, puis il y a fallu que je me dise «J’ai le droit, moi aussi, d’avoir de la place» . Le problème, ce n’est pas moi, c’est comment l’espace est adapté. C’est comme une personne qui est handicapée. C’est pas une personne qui est handicapée ; elle est handicapée dans une situation. Parce que quand tu la mets chez elle, quand tout est adapté à sa réalité, elle n’est plus handicapée. Elle est très fonctionnelle. Quand tu la mets dans un endroit où il n’y a que des escaliers, où il n’y a pas d’espace pour que sa chaise roulante circule, par exemple, c’est là où la personne devient en situation de handicap. Parce que l’autour n’est pas adapté.

C’est juste ça qui me fâche.
C’est qu’on s’excuse parce qu’on ne fitte pas dans des normes.
Alors que la norme, c’est nous, c’est l’humain.

C’est la même chose pour une grosse personne. Si t’as des chaises fragiles, si t’as des banquettes trop tights… Comme au moment où on se parle, on est dans un restaurant. Les tables sont vissées au sol, ça fait que je ne peux pas adapter mon espace pour m’asseoir sur la banquette, ce qui fait que je ne suis pas bien. Ce qui fait qu’on s’assoit côte à côte plutôt que face à face. Mais on est en 2019 ! Qui s’est dit : «On va visser des tables au plancher !» . Ton espace ne devient plus modulable pour personne. Moi, si je reçois une personne handicapée ici… Admettons qu’ils sont quatre qui veulent souper, comment je fais ? Toutes les tables sont vissées au plancher. Eh bien, je ne viendrai pas dans ton resto. Et je n’inviterai pas des personnes grosses ici. C’est juste ça qui me fâche. C’est qu’on s’excuse parce qu’on ne fitte pas dans des normes. Alors que la norme, c’est nous, c’est l’humain. C’est celui qui consomme. C’est celui qui sort. C’est autour à s’adapter à sa clientèle, et non pas à la clientèle à s’adapter.

Surtout si on considère qu’on est, au Canada, en ce moment, 40% de personnes qui sont dites «obèses». Je n’aime pas le terme, probablement que toi non plus, mais bon, c’est le terme qui est utilisé médicalement. Et 20% de personnes qui sont considérées «en surpoids». Donc on est la majorité…*

Je faisais le parallèle avec un handicapé qui est handicapé «socialement». Je ne dis pas que l’obésité est un handicap. 

Ça peut en être un, mais pas nécessairement…

Il faut juste faire attention. Tout est adaptable. C’est comme le yoga rondeurs. Une fille qui va suivre un cours de yoga classique, de base, de yoga chaud parce qu’elle aime ça bouger et qu’elle a le goût de trouver une façon de méditer… C’est sûr que moi, faire la chandelle charrue, je ne peux pas ! Physiquement, c’est impossible ! Mais quand tu l’adaptes avec des petits blocs, avec une position à moitié levée, comme une fille dans un gym va commencer par faire des push-ups sur les genoux au lieu de sur la pointe des pieds, pour l’aider au début à progresser. C’est ça, ce n’est pas compliqué d’adapter des affaires et de l’assumer. Il en faut des places de même ! Et plus on en parle, plus ça se normalise.

Ma question suivante… tu viens un peu d’y répondre. Tu devances tout ! *rires* Est-ce que tu te considères comme une personne qui est active dans la lutte à la grossophobie, dans la lutte envers la discrimination envers les grosses personnes ? Tu le fais quand même par ton humour, puisque tu envoies des messages comme «J’ai lâché le gym, parce que le gym, c’était tout croche et parce que je m’assume et que ça coûte bien moins cher» . Au-delà de ça, au-delà de ton art, est-ce que tu penses que tu es active dans la lutte à la grossophobie ?

Je pense que oui. Évidemment que j’ai à cœur qu’on arrête de juger le monde pour leur apparence, parce que j’ai été victime de ça.

Je te pose la question en fait parce qu’il y a beaucoup de personnes grosses qui ne demanderaient pas mieux que de ne plus être grosses…

Il n’y a personne qui veut ça ! Il n’y a personne qui veut déranger. Mon dieu, je souhaite tellement que les gens fassent juste se crisser patience ! Que je puisse exister peu importe ma condition, peu importe ma couleur de peau, peu importe mon gabarit et peu importe tout ! Je peux-tu juste vivre ! J’ai été pendant longtemps, longtemps, longtemps à me cacher quand je mangeais parce que j’étais tannée que le monde me juge en me regardant et en faisant comme «évidemment qu’elle mange un burger !» ou «évidemment qu’elle mange une salade !» . Je ne m’en sors jamais.

C’est ça ! Quand tu manges un burger, c’est pour ça que tu es grosse. Et si tu manges une salade, c’est cute, parce que tu essaies…

Pis parce que t’es au régime. Non ! J’ai chaud ! On est en été, il fait 40, je mange une salade parce que c’est rafraîchissant et que c’est délicieux ! Oui je lutte, dans le sens où je suis tannée. Mais à chaque apparition que je fais, je ne veux pas avoir à le nommer, je ne veux pas être obligée de ne parler que de ça, parce que je suis une grosse qui a une voix sur la place publique et les médias. Je pense que la lutte, je le fais parce que j’existe. 

Ton statement en tant que personne publique grosse, justement dans la sphère publique, c’est quand même un statement en soi.

C’est ça. Et moi, je n’aurai pas peur de me mettre en maillot de bain à la télé. De faire une émission de piscine. D’aller nager dans un lac. De fait un stunt où je suis en bobettes et en brassière sur un stage, je m’en câlisse. Parce que mon corps, je l’assume et je vais l’imposer aux médias. Si j’ai une chance sur un gala, si j’ai une chance sur une émission télé, si j’ai une chance pour arriver dans une robe sexy et faire des jokes là-dessus. M’habiller comme dans une robe de Marie-Pier Morin parce que j’ai la chance de faire une joke là-dessus, je vais le faire. Puis il y aura des commentaires désobligeants sur Internet….

… mais il y en a toujours, de toute façon.

Il y en a tout le temps, de toute façon, mais c’est des commentaires que les gens n’oseront jamais me dire en personne. Si t’es capable de l’écrire sur Internet, sois capable de me le dire en personne pour que je sois capable de te répondre. De la haine, sur Internet, il y en a plein. Souvent les gens qui commentent des affaires négatives, c’est parce que ces gens-là ne s’aiment pas. Ce qui dérange, c’est que je sois à l’aise dans mon corps, alors que le corps que j’ai, tu ne le voudrais pas. Bien ça, ça me regarde.

Je vais faire du pouce sur quelque chose que tu viens de dire : tu dis que les gens qui commentent ces choses [négatives] ne s’aiment pas. Plus tôt cette année, j’ai fait un article qui parlait du discours de Nathalie Simard qui était grossophobe. Je ne te demanderai pas de te positionner là-dessus, ce n’est pas ça l’objectif. Mais on a dit que, et c’est Nathalie Simard elle-même qui l’a dit sur les ondes d’ICI Première à l’émission du matin, que la personne qui a dit ça – c’estàdire moi – se parlait et n’était pas heureuse. Personnellement, je me considère bien correcte et très heureuse dans la shape que j’ai. Donc, penses-tu que TOUS les gens qui commentent des trucs négatifs sont forcément malheureux ? Puisqu’il y a quand même des exceptions… Où est-ce que tu tires la ligne ? C’est quoi le commentaire négatif que tu vas «croire» versus celui que tu vas dire que c’est de la projection ?

C’est pas tant de la projection de laquelle je parle. C’est plus d’à quel point il ne faut pas que tu t’aimes pour être capable d’aller insulter des gens sur Internet. C’est plus dans ce sens-là. 

Parce que dans le fond, il va y avoir des gens qui vont dire «tu viens de traiter Nathalie Simard de grossophobe, tu insultes les gens sur Internet»… Il y a des gens qui ont vu ça comme ça. Techniquement, ce n’était pas ça le but, qui était de dénoncer son discours qui était, à mes yeux, problématique. Mais quelqu’un qui dénoncerait ton discours par exemple ? «Non mais elle fait la – so called – promotion de l’obésité.»  

Cette personne-là, qui me dit que je fais la promotion de l’obésité, a-t-elle déjà été obèse ? A-t-elle déjà connu la réalité de ce que c’est d’être une grosse personne ? Ou c’est juste qu’elle écrit ça parce qu’elle a peur de devenir cette personne-là, tu comprends ? Probablement que cette personne-là lutte continuellement pour être à 5 lbs du bonheur… Un moment donné, quand elle va se défaire de cette peur-là, peut-être qu’elle va arrêter de dire qu’une telle est grossophobe et qu’une telle ne l’est pas. Qu’une telle fait la promotion de l’obésité et qu’une telle ne fait pas la promotion de l’obésité. Qu’elle va juste se contenter de dire que cette personne-là vit sa vie et que celle-là vit la sienne.

Quand tu défends une idée, c’est que tu émets une opinion et tu mets des mots dessus. Tout le monde va essayer de comprendre ce qu’il veut comprendre de la phrase qui a été écrite. 

Il y a comme un moment donné où il faut arrêter de donner des intentions aux gens. Moi je parle de ma réalité, je parle de ce que mon corps de gros vit dans une société qui ne l’accepte pas, et puis that’s it. Je comprends que ton discours, que ce commentaire-là va soulever des réactions, parce que tu es déjà en réaction à quelque chose qui a soulevé des réactions, tu comprends ? Tu es déjà en train d’essayer de remettre les pendules à l’heure par rapport à un discours qui, lui aussi, essayait de remettre les pendules à l’heure, mais sur une version qui n’est pas la même. C’est pas clair, mais j’essaie de me faire une idée en même temps… Quand tu défends une idée, c’est que tu émets une opinion et tu mets des mots dessus. Tout le monde va essayer de comprendre ce qu’il veut comprendre de la phrase qui a été écrite. Tandis que quand tu fais juste vivre ta réalité qui te regarde toi, il n’y a personne qui peut dire que c’est vrai ou c’est pas vrai, parce c’est MA réalité.

Personne ne peut nier ou te dire comment vivre ton propre vécu. Comment ressentir ton propre vécu. 

Voilà, c’est ça. 

C’est bon, tu t’en es sortie ! *rires* 

C’était pas facile !

Edith et ses questions su’l fly ! Imagine, ce n’était même pas une question que j’avais préparée…

Ce sont toutes des questions su’l fly dans le sens où je me suis pas préparée pour tes questions ! [NDLR : Christine n’a pas eu les questions d’entrevue à l’avance.] J’ai pas non plus vu c’était quoi le discours de Nathalie Simard. Et je n’ai pas vu c’était quoi ta réponse. Je sais pas qu’est-ce qui se passe. Mais ce que je comprends, c’est qu’elle avait un discours qu’elle n’était pas bien dans son corps…

Ce n’était pas tout à fait ça, en fait. C’était vraiment la mention que c’était une meilleure personne parce qu’elle avait perdu du poids.

Arke. Non.

Et là je disais – et je n’ai même pas dit que Nathalie Simard est grossophobie – j’ai dit que le discours qu’elle tient était problématique et je disais que dire que t’es aussi belle à l’extérieur qu’à l’intérieur, parce qu’elle disait qu’elle avait fait beaucoup de chemin intérieurement, dans son processus de guérison. Que maintenant, c’est l’extérieur qu’elle est en train de «guérir». Et que maintenant, l’extérieur était aussi beau que le dedans. Ça veut dire que si l’extérieur est plus beau, l’extérieur est plus mince, qu’avant, quand tu étais grosse, tu étais laide…  J’ai tout expliqué ça dans l’article. J’ai aussi expliqué des choses comme par exemple où elle disait : «J’étais sur le bord du cholestérol, j’étais sur le bord du diabète, je fumais deux paquets [de cigarettes] par jour.» Sauf que j’expliquais entre autres que le tabagisme est aussi un facteur de risque important – comme le poids, qui est un facteur de risque, qui n’est pas une cause – dans les questions de cholestérol et de diabète, par exemple. Ce sont des choses comme ça que j’expliquais, pas en disant qu’elle est un problème, mais ce qu’elle dit est un problème. C’est pour ça. Et il y a beaucoup de personnes qui ont réagi en disant «ben voyons, elle peut bien maigrir si elle veut». Mais je m’en fous qu’elle maigrisse ! Mais c’est de glorifier la perte de poids, de faire passer ça pour ce que ce n’est pas. Pour que ce soit automatiquement lié à un gain de santé, alors qu’il y a des gens qui vont perdre du poids qui vont être en situation de trouble alimentaire, par exemple. Ces personnes-là ne vont pas bien. Il y a des personnes qui vont engraisser parce qu’elles sont en train de se remettre d’un cancer ; ces personnes-là vont bien. C’est d’essayer de rendre neutres les questions de gain et de perte de poids parce que ce sont des choses qui arrivent…

Dans ce sens-là, t’as raison. Si Nathalie n’était pas bien dans son gros corps, évidemment que de perdre du poids fait que dans sa tête, elle se sent mieux. Mais si tu te sens mieux dans ta tête, ça ne veut pas dire que ton corps… En tous cas, je comprends ! Je comprends et si j’avais à prendre position, c’est ta position que je défends. Parce que t’as dit, c’est juste dans le discours que tu avais. C’est d’arrêter de glorifier la perte de poids et de minimiser le côté facteur de risque. Je suis tannée d’aller chez le médecin. Aujourd’hui, je consulte en clinique privée. Je PAIE pour qu’on ne me dise pas…

… pour avoir la paix ?

Oui, c’est fou. Je paie pour que le médecin prenne le temps d’aller chercher la vraie cause de mon problème sans tout mettre sur le dos du poids en faisant «règle ça et tu reviendras me revoir» . D’accord, ça fait partie des facteurs de risque, on est d’accord. Mais je fume, c’est peut-être en lien avec ça ? Je bois de l’alcool, est-ce que ça peut peut-être être ça ? L’hérédité ? C’est pas pour ça que je fais une otite, câlisse ! J’ai pas de gras dans l’oreille ! Je ne l’avais pas avant, et j’ai toujours été grosse. Là, depuis deux semaines, mon oreille coule du pus ; c’est pas parce qu’il y a du gras qui s’est soudainement gorgé dans mon tympan ! On peut-tu chercher c’est quoi et arrêter de me dire que c’est parce que je suis grosse ? Ça, inquiète-toi pas, je l’ai bien figuré moi-même. Je ne suis pas médecin, mais j’aurais pu le deviner. C’est quoi le terme «obésité morbide» ? Morbide, tabar… !

C’est parce qu’on va mourir parce qu’on est grosses !

Hey, je vais mourir ! J’avais 21 ans, je me suis fait dire par une gynécologue, qui est juste là pour me prescrire la pilule : «Si tu continues de même, à 30 ans, tu vas mourir.» Par une gynécologue !

T’as quel âge ?

J’ai 33 ans, et je suis très en vie !

Et moi j’ai 38 ans, et on est très en vie toutes les deux ! 

Qu’elle aille ch… cette estie-là…

On va se faire un high five !

Je suis tannée de ces discours là ! Et je trouve que la grossophobie médicale est pire que la grossophobie sociale. Parce qu’il faut des années d’études pour trouver les causes d’une maladie et que tu mets juste ça sur le dos d’être gros, alors qu’on sait très bien que ça peut être relié à plein d’autres affaires. Arrête de me dire que le seul problème, c’est que je suis grosse, parce que tu renforces tous les stéréotypes par ton discours de professionnel médical. C’est terrible, terrible, terrible…

On prête beaucoup de crédibilité aux professionnels de la santé, mais on a tendance à oublier qu’avant tout, ce sont des humains. Qu’ils ont des biais grossophobes, eux aussi. Et que ce biais-là existait probablement AVANT leur pratique, et a peut-être été alimenté par leurs études et leur pratique. Et encore là, tu lis dans mes pensées. On a publié un article qui s’appelle «Mieux soigner… pour moins soigner»

Oui !

… où justement on dit créer le principe de portes tournantes. Parce les personnes vont dire «docteur, j’ai mal au pied». «Perds du poids ! C’est parce que tu fais de l’arthrite ou ci ou ça.» Et que finalement, la personne a une fracture du pied… Je me suis fait le plus de blessures dans ma vie en faisant du sport. Alors que j’étais à mon plus mince. C’est là que je me suis fait le plus de blessure dans ma vie. Dans le fond, toi, tu as décidé «tant pis, moi je sors de ces portes tournantes-là. Je vais payer pour en sortir.» C’est ça que tu me dis, dans le fond ? 

C’est ça ! Ça me coûte trop cher, mais au moins c’est la première fois de ma vie… Je te jure, la première fois de ma vie, que je consulte un professionnel de la santé et qu’il ne me parle pas de mon poids comme étant la cause de tous mes maux. Je pense que j’ai pleuré dans son bureau en faisant «oui, mais vous ne m’avez pas parlé de mon poids ?» et il a fait «c’est sûr que si t’en perds, ta pression va diminuer, mais en même temps, ta pression en ce moment, elle n’est pas problématique. Je ne vois pas pourquoi je t’en parlerais… Tu vas très bien» . C’est ça qui me gosse. 

Tu te paies de la vraie médecine, dans le fond ?

Oui. Et c’est ça l’affaire aussi : vu qu’on est traités comme ça et qu’on a peur de faire à de la grossophobie quand on va consulter, on ne consulte pas. C’est sûr que les gros sont plus malades, parce qu’ils ne se traitent pas !

… parce qu’ils ne se traitent pas et qu’une niaiserie devient importante…

Exactement.

Une niaiserie devient importante. Et là finalement, au lieu d’avoir un ongle incarné, t’es obligé(e) de te faire couper l’orteil ou le pied.

C’est ça. Parce que t’as attendu trop longtemps !

Parce que t’as un diabète – peut-être, pas nécessairement ! – pas contrôlé, mais c’est des choses qui peuvent arriver. Ou t’as un problème quelconque qui fait que t’as une mauvaise coagulation, une mauvaise guérison. Et que finalement tu vas perdre un pied. Que finalement, tu vas avoir besoin de soins à la maison, de visites répétées, tout ça… C’était un peu ça en fait, l’esprit de «Mieux soigner pour moins soigner».

Mais oui, c’est ça ! Si on commence à trouver le vrai problème, et que le vrai problème n’est pas que t’es gros ou pas. Je connais des gros crissement en shape. Et je connais des minces fuckin’ malades. Mais, mets les deux à l’urgence, en même temps ? Le gros se fait renvoyer chez eux en disant : «Perds du poids, viens me revoir.» Et le mince, on lui fait 173 batteries de tests. En plus, le mince rentre dans les machines…

… et rentre dans les jaquettes !

Ça n’a pas de criss de bon sens !

On va finir sur quelque chose de plus doux, de plus léger. C’est la question un peu guimauve, j’aime ça finir les entrevues avec ça. Parce que je trouve que ça finit bien. Si tu avais un message, un message doux, un message rose, un message fluffy, full plein d’espoir pour les personnes qui, en ce moment, vivent de la grossophobie, qui trouvent ça difficile, qui se questionnent par rapport à leur corps, qu’est-ce que tu leur dirais ?

Aimez-vous. Parce que la beauté, c’est dans la différence. Si on est tous pareils, on ne s’aimera pas plus. Parce qu’on va continuellement se comparer à d’autres.

La beauté est dans l’oeil de celui qui voit, mais elle est aussi dans la tête de celui qui la projette.

Regarde-toi. Fais l’exercice de tous les matins, pendant un mois, regarde-toi et dis-toi que t’es belle. Passe ta journée avec ça dans ta tête. Je te jure que ça fait une différence, que ça aide. La beauté est dans l’œil de celui qui voit, mais elle est aussi dans la tête de celui qui la projette. Je pense que quand tu pars avec l’idée que t’es belle ou que t’es beau, c’est ce que tu dégages. Et c’est ce que les gens reçoivent. Si tu baisses la tête quand tu marches, les gens vont déceler quelque chose qui ne va pas. Mais si tu marches la tête haute, les gens vont être impressionnés par la confiance que t’as. Et ça, ça fait toute la différence.


*Correction : 26,8% obèses et 36,3% surpoids pour un total de 63,1% (Source)


 

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À propos de l'auteur(trice)

Edith Bernier

Fondatrice de Grossophobie.ca - Infos & référence, conférencière et consultante, elle lutte activement contre la grossophobie depuis 2017. Elle a écrit sur les préoccupations des femmes taille plus en voyage (sur La Backpackeuse taille plus) pendant 6 ans.

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