Le 4 janvier dernier, NovoNordisk, la compagnie pharmaceutique danoise derrière Ozempic, a accidentellement laissé expirer1 le brevet protégeant l’exclusivité de la production de sa molécule au Canada. Cela pourrait avoir un impact pour environ un million de Canadien·nes qui utiliseraient à l’heure actuelle le sémaglutide (le nom de la molécule active dans les Ozempic, Rybelsus, Wegovy, etc). À noter qu’on ne connait pas les raisons motivant le recours au médicament chez ces utilisateur·ices et s’il est utilisé pour traitement du diabète de type 2, la perte de poids ou d’autres raisons.
Le sémaglutide a été conçu au départ pour soigner les personnes vivant avec un diabète de type 2. Son usage a cependant explosé quand son effet « coupe-faim » (et la perte de poids qui en découle) a été évoqué par plusieurs vedettes hollywoodiennes. Ce sont les rumeurs d’utilisation d’Ozempic par Kim Kardashian – afin de perdre du poids rapidement et lui permettre d’enfiler une robe de Marilyn Monroe pour le tapis rouge du Met Gala de 2022 – qui ont propulsé l’obscure molécule sous les projecteurs.
Le bonheur des uns…
Pour les personnes vivant avec le diabète de type 2, il s’agit d’une bonne nouvelle. L’arrivée du générique sur le marché pharmaceutique canadien engendrera des baisses de prix importantes sur le prix du médicament. D’un coût mensuel de 300-400 $ par mois, le sémaglutide générique pourrait désormais se décliner autour de 75-100 $ par mois pour les personnes dont les assurances ne couvrent pas le prix du sémaglutide.
… le malheur des autres?
Cette baisse importante de prix et l’accessibilité financière augmentée ont cependant un revers. Celui de rendre le médicament plus accessible que jamais… à L’ENSEMBLE de la population.
Plusieurs croiront que, comme il s’agit d’un traitement requérant une prescription d’un médecin, on peut espérer une certaine « régulation » de l’accès au médicament. Sauf que… Les médecins ne sont pas à l’abri des biais à l’égard d’un poids jugé « trop élevé », qu’il s’agisse des leurs et/ou de ceux de leurs patient·es. Le Collège des médecins du Québec a beau avoir rappelé en 2022 que la grossophobie est un comportement inacceptable de la part de ses membres, force est de reconnaître qu’on est loin d’avoir réglé cet enjeu, presque quatre ans plus tard…
Le sémaglutide est aussi souvent rendu disponible via des plateformes de télémédecine sur lesquelles des praticien·es peu scrupuleux·euses en prescrivent en série, après un questionnaire médical souvent déficient et en l’absence de suivis ou d’examens médicaux approfondis.
Une crise du sémaglutide?
Pourrait-on se retrouver avec une « crise du sémaglutide », soit une demande fortement accrue pour le médicament dans un désir d’utilisation esthétique, causant une pénurie pour les personnes pour qui c’est médicalement essentiel?
On peut hypothétiser sur les conséquences d’une « crise » du genre; il reste encore de nombreuses zones d’ombre autour de l’utilisation du sémaglutide à moyen et long termes. Et ce, même si la médication est supposée avoir été conçue pour un usage chronique et à long terme, voire à vie. (Car l’arrêt de la prise sémaglutide en annule les effets et cause généralement la reprise du poids perdu.)
Il est quasi certain qu’il y aura des conséquences importantes suite à l’augmentation et à la normalisation de l’accessibilité et de l’utilisation du sémaglutide pour perdre du poids.
Vraiment une solution?
L’utilisation de cette molécule dans le but de perdre du poids ne « règle » pas grand’chose, en fait… Oui, cela fait diminuer le poids sur la balance… mais ça se fait en partie par une perte de masse osseuse et musculaire. Et la diminution de celles-ci peut avoir des conséquences sur la santé et être accentuées par la ménopause, le vieillissement et d’autres facteurs ayant un impact sur la perte de masse dite « maigre ».
Au niveau individuel, perdre du poids à l’aide de ce « coupe-faim médical » ne règlera pas les enjeux des personnes ayant développé des relations troubles avec la nourriture ou l’alimentation. Cela ne les aidera pas à faire la paix avec des enjeux psychologiques qui les ont menées à avoir une image corporelle de soi déformée. Bien au contraire, d’ailleurs. Dans plusieurs cas, ça pourrait empirer les choses…
Le sémaglutide n’enseignera pas non plus à qui le prend comment cuisiner ou trouver le temps de le faire. Il n’agit pas non plus comme boussole pour guider vers des choix alimentaires permettant à ses utilisateur·ices de développer une nutrition à la fois équilibrée et satisfaisante, une habitude de vie importante à développer, peu importe le poids qu’on a (ou auquel on « aspire »).
Ce médicament n’encouragera pas non plus à être plus actif·ves ou à développer une pratique saine et agréable d’activité physique. Ce qui devrait aussi faire partie d’une routine saine des personnes de toutes tailles.
Une stigmatisation décuplée
À plus grande échelle, un accès facilité à cette molécule « miracle » risque d’augmenter significativement la discrimination déjà bien présente dans la société à l’égard des personnes grosses. La notion que les individus sont responsables de leur poids corporel a aussi de fortes chances d’augmenter, ajoutant à la stigmatisation existante. Il y a fort à parier que le poids sera davantage jugé si on ne se prévaut pas de cette solution « magique » promettant d’atteindre la sacro-sainte minceur que la culture de la diète et des standards de beauté irréalistes ont consacré comme but auquel chacun·e « doit » aspirer.
Même pour les personnes qui font/feront le choix d’avoir recours au sémaglutide pour perdre du poids, les effets secondaires immédiats (ex. nausées constantes, malaises digestifs, etc.) et importants associés à la prise du médicament pourraient avoir des effets sur leur motivation ou leur moral. Au nom du rêve de minceur, beaucoup ont accepté de souffrir par le passé. Beaucoup accepteront sans doute encore de souffrir dans l’espoir de voir les kilos s’envoler.
Et ceux·celles qui abandonneront, pour des raisons aussi diverses que compréhensibles, la prise de la médication… seront-ils·elles jugé·es pour ce choix, en plus de l’être sur la base de leur poids, jugé trop élevé?
Avancer en arrière…
L’arrivée de la version générique du sémaglutide est un pas en avant pour les personnes diabétiques de type 2. Ça pourrait aussi être le cas pour d’autres personnes vivant avec des conditions de santé pour lesquelles le médicament peut avoir des effets bénéfiques (ex. maladies cardiovasculaire, insufisance rénale, maladie du foie gras, etc.)2 mais pour lesquelles de nombreux assureurs privés ou publics ne remboursent pas l’utilisation de cette molécule en guise de traitement. Pour tout ce beau monde qui se verrait davantage en mesure d’accéder à une médication à prix réduit qui pourrait avoir un impact positif sur leur qualité de vie, tant personnelle que financière, c’est une bonne nouvelle.
Mais pour la lutte contre la grossophobie, la représentation des personnes grosses et leur inclusion dans les diverses sphères de la société, c’est une avancée médicale qui risque… de faire très mal.
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- Novo Nordisk’s Canadian Mistake, Science, 10 juin 2025
- Health benefits of semaglutide — Beyond weight loss, Mayo Clinic, 2 juillet 2024.

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