Le Québec veut devenir une province plus active.
Tant mieux.
Mais qui décide de la façon d’y arriver?
Dans un article publié aujourd’hui dans La Presse, on apprend que la Coalition pour l’avenir du sport et de l’activité physique au Québec (CASAPQ) souhaite prendre un « temps d’arrêt » afin de « créer un véhicule contemporain ».
Tout le monde sera autour de la table, y promet-on : fédérations sportives, associations de loisirs, villes, milieux de la santé et de l’éducation, etc.
Tout le monde?
Et nous, les personnes grosses, en ferons-nous partie?
La question est loin d’être anodine.
Depuis des années, on nous répète que le poids est un enjeu de santé publique. Qu’il risque de mettre une pression importante sur le système de santé. Qu’il faut agir, et vite.
Les personnes grosses sont régulièrement présentées dans les discours publics comme une population qu’il faut amener à changer ses habitudes, à bouger davantage et, ultimement, à perdre du poids.
Mais lorsqu’il est question de réfléchir concrètement à la façon de rendre la population plus active, les personnes grosses semblent ENCORE disparaître de la conversation.
On parle de nous.
On parle de nos corps.
On parle de notre santé.
On parle de ce que nous devrions faire.
Mais on ne nous demande pas ce que nous en pensons.
Et surtout, on ne nous invite pas à participer à la conception des solutions.
Maigrir n’est pas la seule raison de bouger
Il faudrait pourtant commencer par rappeler une idée toute simple : tout le monde bénéficie de bouger plus. Peu importe l’âge, la taille, la situation financière ou sociale, l’origine ethnoculturelle, le milieu de vie, le niveau de scolarité ou la condition physique…
Une personne grosse qui marche, nage, danse, fait du vélo, jardine, joue au tennis ou fréquente un centre sportif est une personne qui bouge. Peu importe ce qui advient de son poids.
Elle demeure grosse?
Elle a quand même bougé.
Elle ne perd pas un gramme?
Elle a quand même bougé.
Elle ne correspond pas à l’image de la personne « en santé » que certains auraient voulu voir au terme de cette activité?
Elle a quand même bougé.
Et si l’objectif collectif est de rendre la population québécoise plus active et d’alléger le fardeau sur le système de santé, cette personne grosse contribue à cet objectif.
C’est précisément là que le discours sur le poids devient problématique.
Si notre participation à l’activité physique ne compte que lorsque celle-ci produit une perte de poids, alors on ne cherche plus réellement à rendre l’ensemble de la population plus active. On cherche à rendre les corps différents.
« Les barrières entre les milieux doivent tomber »
L’article cite Jacinthe Roy, directrice générale de la FADOQ, qui estime que les barrières entre les milieux doivent tomber.
Bien d’accord.
Mais il faudrait aussi regarder celles qui existent à l’intérieur de nos propres sociétés.
Les personnes grosses sont, elles aussi, enfermées derrière des barrières. Pas des barrières physiques, mais des barrières construites par des croyances et des perceptions sociales, médicales et scientifiques. Surtout, des barrières qu’on leur impose beaucoup plus que des barrières qu’elles ont « choisies ».
Des barrières qui font qu’une personne grosse qui souhaite faire de l’activité physique doit composer avec le regard des autres, la honte et la stigmatisation. Sans parler des équipements inadéquats, des vêtements difficiles à trouver, des installations qui ne tiennent pas compte de toutes les morphologies. Ou encore cette bonne vieille crainte d’être jugée simplement parce qu’elle occupe un espace dans un environnement sportif.
Ces barrières-là aussi doivent tomber.
Et les personnes grosses sont les mieux placées pour identifier ces obstacles puisqu’elles les vivent.
Et les infrastructures?
L’article donne un exemple intéressant : le maire de Québec, Bruno Marchand, souligne le rôle que peuvent jouer les villes pour favoriser l’activité physique.
À Québec, les résident(e)s ont accès gratuitement à des infrastructures de sport et de loisir. D’ici 2030, la Ville prévoit notamment aménager une quarantaine de « zones aînés », inspirées d’initiatives existant à New York.
L’idée est simple : adapter l’environnement aux réalités des personnes qui l’utilisent. Un feu piéton peut être prolongé pour permettre à une personne âgée de traverser plus facilement. Du mobilier peut être installé pour permettre de prendre une pause pendant une marche.
C’est exactement ce que devrait être une politique publique inclusive : réfléchir aux besoins réels des personnes qui utiliseront les infrastructures.
Et de TOUTES les personnes qui les utiliseront.
La question se pose.
- Ces infrastructures tiendront-elles aussi compte des besoins des personnes grosses?
- Le mobilier urbain sera-t-il conçu et testé en fonction d’une diversité réelle de corpulences?
- Les bancs seront-ils suffisamment larges et solides?
- Les équipements sportifs seront-ils accessibles aux personnes de différentes tailles et capacités physiques?
- Les aménagements seront-ils pensés pour que les personnes grosses puissent les utiliser sans avoir à se demander si l’équipement est sécuritaire pour elles?
Parce qu’un environnement qui permet aux personnes âgées de s’arrêter, mais qui ne permet pas à une personne grosse de s’asseoir confortablement ou en toute sécurité, n’est pas véritablement universel.
L’accessibilité ne devrait pas s’arrêter à la taille d’un corps.
« Nothing about us without us is for us. »
Il existe une formule particulièrement pertinente lorsqu’on parle de politiques publiques qui concernent directement des populations marginalisées : « Nothing about us without us is for us. » Rien sur nous, sans nous, ne peut être (fait) pour nous.
Autrement dit : si les personnes grosses font partie des préoccupations que l’on évoque — après tout, on évoque leur poids et leur santé présumée au sein de nombreuses politiques publiques — alors elles doivent aussi être présentes lorsqu’on réfléchit aux solutions.
Pas comme symbole.
Pas comme statistique.
Pas comme un « problème à régler ».
Comme personnes concernées.
Comme expert(e)s de leur propre expérience.
Comme partenaires dans la recherche de solutions.
Comme citoyen(ne)s.
Au même titre que les personnes aînées ou les autres groupes représentés par des organismes se voulant alliés de la Coalition.
Parce qu’une solution conçue sans les personnes qu’elle prétend aider risque fort de passer à côté des obstacles réels qu’elles rencontrent.
Et surtout, elle risque de continuer à reproduire les mêmes préjugés qui contribuent à ces obstacles.
Parce que « Nothing about us without us is for us. »
Alors, si la CASAPQ veut réellement créer un « véhicule contemporain », il serait peut-être temps de vérifier QUI se trouve à bord.
Y a-t-il de la place pour les personnes grosses, dans leur « véhicule contemporain »?
(Espérons que les ceintures de sécurité y sont assez longues et les sièges, pas trop étroits…)

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